La Gale, en dehors du cadre
J’ai choisi d’écrire sur la rappeuse lausannoise pour deux raisons.
D’abord, parce que les femmes qui prennent la parole frontalement, qui refusent la docilité médiatique, sont encore trop souvent absentes des vitrines culturelles — ou réduites à des rôles « convenables »… et puis, La Gale est une femme inspirante!
Ensuite, parce que les classes populaires restent, en Suisse, largement invisibilisées. On parle d’elles sans les entendre. On décide pour elles sans les écouter. Mettre en lumière celles et ceux qui parlent depuis ces réalités, c’est déjà déplacer le regard. C’est précisément là que l’animation socioculturelle a un rôle déterminant à jouer dans notre ville, non pas gérer le social à distance, mais créer les conditions pour que les habitant·es deviennent acteurs et actrices de leur propre récit.
C’est ce que fait la rappeuse lausannoise, elle parle depuis un « ailleurs ». Un ailleurs qui n’est pas exotique, pas lointain, pas périphérique.
Un ailleurs social: endroit fait de tensions, de précarité, de colère lucide.
Ce n’est pas loin géographiquement. C’est loin dans la hiérarchie sociale.
S’il y a « la Culture »: institutionnelle, subventionnée, labellisée, rassurante, il y a aussi les cultures populaires (au pluriel), sans hiérarchisation, ni prétention : parfois brutes, quelques fois politiques, souvent dérangeantes.
Depuis ces marges que la ville préfère parfois ne pas voir.
Depuis ces quartiers qui produisent de la culture sans demander une validation des cercles officiels, si prompt à mépriser ce qui ne vient pas du sérail.
La Gale appartient à cette seconde famille.
Et c’est précisément pour cela que sa voix dérange — et qu’elle compte à mes yeux, parce qu’elle est essentielle à Lausanne.
“On sert à rien et c’est tant mieux”
On sert à rien et c’est tant mieux, passe ton chemin, fais ta vie
Passe ton chemin, La Gale
Chez nous les tièdes font trois secondes avant de sombrer dans l’oubli
On a la mémoire sélective, passe ton chemin fais ta vie
Ce refrain n’est pas une fuite.
C’est un refus.
Refus d’être utile au système qui trie, classe, hiérarchise.
Refus de devenir une caution culturelle.
Dans ses conférences gesticulées, Frank Lepage montre que la « Culture » institutionnelle agit comme un filtre. Elle rend les œuvres acceptables, compatibles avec l’ordre existant, en les transformant en produits présentables, polis, apparemment neutres — neutralité qui sert surtout à dissimuler les privilèges et leur reproduction.
À l’inverse, les cultures populaires échappent à ce cadrage. Parce qu’elles sont multiples, situées, traversées de conflits, de dénonciations et de colères, elles demeurent difficiles à intégrer. Elles dérangent et résistent — c’est précisément ce qui les rend dangereuses.
Quand La Gale dit « on sert à rien », elle refuse d’être récupérée.
Elle refuse d’être décorative.
Elle refuse d’être folklorisée comme une artiste de « quartier ».
Lausanne, béton et ascenseur social en panne
Z’ont découvert où se mettre la race en chiant sur notre géographie. (…) Ça gentrifie même les latrines. (…) Lausanne je t’aime mais t’as changé
14%, La Gale
Ces lignes ne parlent pas seulement de paysage. Elles parlent d’urbanisme social.
Lausanne est belle, oui. Carte postale, lac, collines, façades rénovées. Mais derrière l’esthétique, il y a la mécanique : pression immobilière constante, loyers qui grimpent, gentrification progressive, normalisation des espaces et des usages.
Ici, le béton n’est pas qu’architectural.
C’est celui d’un ascenseur social bloqué au dernier étage — confortable pour celles et ceux qui sont déjà en haut — pendant que les classes populaires sont repoussées toujours plus loin du centre, géographiquement et symboliquement. On parle de mixité, mais on organise la distance.
Dans ce contexte, le rap lausannois — porté par des voix comme celle de La Gale — ne décrit pas la ville, il la traverse. Il raconte ce que les brochures ignorent : les marges, les loyers, les contrôles, les silences imposés et la violence structurelle. Sans filtre. Sans vernis.
Et cette parole-là, brute, située, non subventionnée par la bienséance, fait du bien. Parce qu’elle remet du réel là où tout tend à devenir décor.
“Mettre le doigt où ça fait mal”
Et aucune muselière de ma voix n’aura raison
Comptez vos morts, La Gale
Mettre le doigt où ça fait mal, voilà le fond de mes ambitions
La culture populaire n’est pas là pour divertir les centres-villes rénovés.
Elle est là pour nommer les tensions.
Quand la Culture institutionnelle lisse, les cultures populaires dénoncent pour exister.
Quand on demande de la modération, elles rappellent le réel. Ce que la rappeuse lausannoise rappelle dans ses textes, en assumant la conflictualité.
Et c’est sain, parce qu’une démocratie sans voix dissonantes et contradictoire est une démocratie appauvrie.
“Je ne viens de nulle part”
Je ne viens de nulle part, n’ai aucune destination
Ne me fie pas plus au hasard qu’à ma simple condition
Ce “nulle part” dit la mobilité sociale incertaine.
Il dit les trajectoires invisibilisées.
Il dit les vies qui ne rentrent pas dans les récits officiels.
La Gale rappelle que Lausanne ne se résume pas à ses vitrines culturelles.
Elle est faite de quartiers, d’histoires familiales, de migrations, de luttes sociales, elle donne une dignité à ces trajectoires.
Culture populaire à Lausanne
Défendre les services publics sans défendre les cultures populaires serait incohérent. Parce qu’une politique municipale cohérente doit :
- Soutenir les artistes issus des quartiers, pas pour les regarder comme des « animaux de cirque », mais comme faisant partie de la cité
- Garantir des espaces d’expression autonomes
- Refuser la normalisation culturelle
- Reconnaître que la conflictualité fait partie de la culture (et de notre démocratie: il n’y a que dans les dictatures où tout le monde est du même avis!)
Il ne s’agit pas de récupérer ces expressions. Il s’agit de créer les conditions pour qu’elles existent sans se lisser.
La culture populaire ne demande pas l’autorisation d’exister. Elle existe déjà. Mais pour se faire entendre, elle doit souvent monter les décibels, durcir les mots, employer un vocabulaire que la morale bourgeoise juge excessif — parce que cette morale fonctionne comme une mise à distance, une anesthésie, une protection des privilèges.
La vraie question est donc simple : la ville donne-t-elle à ces voix les moyens de d’exister ?
Une ville démocratique ne choisit pas quelles voix ont le droit d’être audibles.
Elle garantit les conditions matérielles pour que toutes puissent s’exprimer.
La Gale ne demande pas une reconnaissance symbolique.
Elle rappelle que la culture populaire est déjà là : vivante, politique, indocile.
Et qu’elle fait partie intégrante de Lausanne — avec ou sans validation institutionnelle.
