La percée de Jean-François Thuillard lors du premier tour de l’élection complémentaire au Conseil d’Etat révèle ce phénomène.
Dimanche soir, lors du premier tour de l’élection complémentaire au Conseil d’État vaudois, le candidat de l’UDC Jean-François Thuillard est arrivé en tête, devant le candidat socialiste qui était pourtant favori.
Ce résultat aura évidemment des conséquences politiques pour le second tour. Mais, il mérite qu’on s’arrête un instant sur une question plus profonde: comment l’extrême droite est-elle devenue une position politique « banale » en Suisse, jusqu’à rendre ses idées normales dans le débat public.

La réponse tient en grande partie dans les mots que nous utilisons pour décrire la réalité politique. Car les mots ne sont jamais neutres. Ils orientent notre perception du réel et définissent ce qui paraît normal, acceptable et ce qui ne l’est plus vraiment.
La linguistique, la sociologie et la sémiotique l’ont montré depuis longtemps : le langage ne se contente pas de décrire la politique, il contribue à la produire.
La résignation
Aujourd’hui, le premier parti du pays est un parti d’extrême-droite. Cette phrase ne choque plus personne et les attaques incessantes contre des « coupables » font partie du paysage politique. Avec les idées qui vont avec, le problème est bien là, car ces idées n’ont rien d’inoffensif :
- La suspicion permanente envers l’étranger, présenté comme profiteur ou menace.
- La désignation répétée de boucs émissaires : migrant·es, requérant·es d’asile, bénéficiaires de l’aide sociale, non-binaires, etc.
Dans certaines campagnes politiques, l’étranger n’est plus présenté comme une personne mais comme une figure symbolique : celle du « parasite », du verre de terre (affiche en 2019) ou du danger social.
L’UDC se positionne comme le rempart d’une identité nationale unifiée, expression ultime du fantasme d’un peuple homogène qu’il faudrait protéger contre des groupes jugés indésirables qu’elle perçoit comme des menaces extérieures ou sociales.
Pourtant, cette banalisation est relativement récente et reste extrêmement violente.
Dans les années 1990, sous l’impulsion de Christoph Blocher et de l’aile zurichoise du parti, l’ancien parti agraire se transforme progressivement en formation national-populiste centrée sur l’immigration et l’identité nationale.
Les campagnes changent alors de ton et l’une des affiches les plus célèbres montre trois moutons blancs expulsant un mouton noir hors du territoire suisse.

Elle représente des moutons blancs expulsant un mouton noir du territoire suisse. Cette image est devenue l’un des exemples les plus connus de la radicalisation visuelle du discours politique sur l’immigration en Europe.
À l’époque, cette image provoque un débat national. Aujourd’hui, elle semble presque appartenir au folklore politique.
Nous nous sommes habitué·es!
Pourtant les conséquences politiques ont des effets sur le concret, sur le tangible, sur ce qui dépasse la simple question de « la sécurité ».
Hégémonie culturelle et coercition
Antonio Gramsci appelait cela l’hégémonie culturelle.
Le moment où certaines idées deviennent tellement dominantes qu’elles paraissent naturelles. Et lorsque cette hégémonie ne suffit plus, le pouvoir s’appuie systématiquement davantage sur la coercition (l’usage de la contrainte pour faire obéir par des moyens de contrôle : lois plus répressives, surveillance, police, sanctions) quand on ne parvient plus à convaincre, on tente d’imposer, y compris par la violence.
En Suisse, cela fait plus de vingt-cinq ans que les propositions sécuritaires de l’UDC sont acceptées les unes après les autres.
- Durcissement des politiques migratoires.
- Multiplication des dispositifs de contrôle.
- Discours politiques toujours plus anxiogènes.
Et pourtant, à chaque fois, le diagnostic reste le même :
Il faudrait aller encore plus loin. Mais plus loin vers quoi ?
Et surtout : à partir de quel moment admet-on que ces politiques ne fonctionnent tout simplement pas ?
Dans le même temps, les politiques économiques portées par cette vision du monde produisent un autre effet.
Les grandes entreprises et les grandes fortunes voient leurs conditions fiscales s’améliorer. Mais les inégalités se creusent et les plus pauvres s’appauvrissent et souffrent.
Et désormais, la sacro-sainte classe moyenne commence à être touchée.
Autrement dit :
les politiques économiques profitent aux plus puissants, tandis que les politiques sécuritaires servent à gérer les conséquences sociales de ces inégalités.
Après vingt-cinq ans de cette logique politique, la question mérite pourtant d’être posée : quand osera-t-on essayer autre chose ?
Comme des salaires minimums décents, une fiscalité plus forte sur les grandes entreprises plutôt que sur les ménages ou encore des politiques sociales capables de réduire les inégalités plutôt que de simplement les gérer.
Quand la banalisation déborde dans la rue
La banalisation des idées n’est jamais sans conséquence. Et elle se rapproche inexorablement.
En Europe, ces dernières années, on a vu réapparaître des formes de violence politique que l’on croyait appartenir au passé.
À Lyon, par exemple, des groupes d’extrême droite ont organisé des agressions contre des couples homosexuels ou contre des personnes racisées. Certaines organisations identitaires, comme le collectif Némésis, cherchent régulièrement à provoquer des affrontements lors de manifestations féministes ou étudiantes, y compris dans notre pays, comme lors d’une manifestation pour dénoncer les violences faites aux femmes en novembre 2021.
Croire que ces dynamiques resteraient toujours à distance serait naïf.
On a par exemple vu récemment un influenceur d’extrême droite venir provoquer le débat en Suisse en se déguisant en Saoudien et en s’agenouillant devant un kebab pour alimenter un récit raciste sur les réseaux sociaux.
Ces actions peuvent sembler grotesques. Et disons-le…elles le sont.

aux côtés d’une femme portant un niqab.
Mais elles participent d’une stratégie politique bien connue : faire du racisme un spectacle et du buzz une arme politique.
Lorsque certaines idées deviennent banales dans le débat public, elles finissent parfois par trouver des prolongements dans la rue.
Le nom « UDC »: le tour de passe-passe linguistique
Il suffit de regarder le nom même de l’UDC. En allemand, le parti s’appelle Schweizerische Volkspartei : le Parti du peuple suisse.
Dans l’histoire politique germanophone, le terme Volkspartei renvoie à l’idée d’un parti représentant l’ensemble du peuple.
Mais ce peuple est souvent imaginé comme homogène et unifié, auquel certains groupes seraient implicitement extérieurs.
Lorsque le parti s’implante dans les régions latines du pays, quelque chose d’intéressant se produit.
Le Parti du peuple devient Union démocratique du centre. Ce n’est pas une traduction. C’est un repositionnement linguistique. En allemand, le parti se revendique du peuple. En français et en italien, il devient soudainement un parti du centre. Néanmoins, le programme ne change pas.
Mais le mot modifie la perception, l’adoucit à nos yeux latins.
La banalisation des catégories politiques.
Les «modérés» et les «respectables» de l’extrême-droite.
Dans le débat public, certains élus UDC sont parfois décrits comme appartenant à une « aile modérée » ou « agrarienne ».
Être agriculteur ne protège évidemment pas contre les idées d’extrême droite, comme dans toute profession. Pourtant, l’hégémonie culturelle actuelle a réussi un tour de force :
faire croire que critiquer un politicien du parti autrefois agraire reviendrait à critiquer les agriculteur·ices. C’est évidemment faux.
Critiquer un politicien n’est pas critiquer une profession. Cette confusion est d’ailleurs régulièrement entretenue, y compris par les représentants du parti eux-mêmes.
La banalisation médiatique des prises de paroles.
Sur le plateau d’Infrarouge, l’élu UDC Thomas Stettler a expliqué que son parti était « xénophobe peut-être », mais « pas raciste ». Rappelons que la xénophobie et la discrimination raciale sont punies par l’art. 261bis du Code pénal (CP). Mais cela n’a pas l’air de choquer. Pourtant, la phrase est révélatrice, comme si la xénophobie pouvait être une position politique acceptable! Cette banalisation apparaît aussi dans certaines analyses médiatiques.

Cette imagerie visuelle a été largement critiquée pour sa représentation stigmatisante
des étrangers et son utilisation de symboles animaliers dans la communication politique.
Le 6 novembre 2023, la rédactrice en chef du Temps publiait un éditorial intitulé: Pourquoi l’UDC n’est pas un parti d’extrême-droite. Son argument principal étant que l’UDC ne saurait être qualifié d’extrême-droite puisque le parti participe aux institutions et respecte les règles du jeu démocratique.
L’argument, quelque peu fragile – et, disons-le, assez pauvre sur le plan intellectuel – car participer aux institutions ne dit rien, en soi, de la nature du projet politique. Un parti ne se juge que par son programme, mais c’est fatiguant de lire un programme…
L’histoire montre au contraire que des régimes ou des mouvements peuvent parfaitement accéder au pouvoir par des voies légales tout en défendant des idées profondément injustes, inégalitaires et finalement antidémocratiques.
Les juristes l’ont rappelé de manière très claire après la Seconde Guerre mondiale lors du procès de Nuremberg, ils ont posé le principe fondamental suivant: la légalité ne garantit pas la justice. Les responsables du régime nazi ne pouvaient évidemment pas se défendre en affirmant qu’ils avaient simplement appliqué les lois de leur Etat.
Inversement, certains mouvements peuvent être illégaux tout en étant légitimes. Le gouvernement de la Résistance française, par exemple, était illégal aux yeux du régime de Vichy et de l’occupation nazi – mais, il incarnait pourtant une légitimité politique et morale bien plus profonde.
Autrement dit: le simple respect formel des institutions ne suffit pas à définir la nature démocratique d’un projet politique.
La gauche qui glisse vers le centre
Il faut aussi regarder ce qui se passe du côté de la gauche.
Le Parti socialiste n’est pas parvenu à s’imposer dans cette élection. Et il y a peut-être là une leçon politique.
Depuis plusieurs années, le PS cherche à apparaître comme raisonnable, responsable et gouvernable. Présenté ainsi, cela peut sembler honorable.
Mais ce mouvement a souvent un prix : l’éloignement de sa base sociale.
En politique, une règle est assez constante. Lorsque la gauche court vers le centre, la droite ne court jamais vers la gauche. Ce qui avait fait dire à François Mitterrand: « le centre n’est ni de gauche, ni de gauche».
Elle préfère presque toujours faire alliance avec l’extrême droite. Résultat, la gauche se modère pour séduire le centre. Le centre glisse vers la droite. Et au final, elle finit politiquement sur le carreau. À voir certaines stratégies actuelles, François Mitterrand se retournerait sans doute dans sa tombe.
La fiction de «l’extrême» gauche
Rappelons une distinction élementaire. Dans l’histoire politique européenne, l’extrême-gauche désigne des courants révolutionnaires qui considèrent que le système politique et économique doit être renversé – y compris par des actes de rupture avec les institutions existantes.
La gauche réformiste, elle, se situe dans une logique très différente. Elle cherche au contraire à transformer la société par des réformes progressives, à l’intérieur du cadre démocratique et institutionnel.
Or, la plupart des propositions défendues aujourd’hui par la gauche en Suisse relèvent clairement de la seconde tradition. Même si, au sein de la gauche réformiste, toutes les propositions ne se situent pas au même niveau.
Certaines relèvent de l’aménagement du système existant: corriger des injustices, améliorer les politiques publiques, renforcer certaines protections sociales.
D’autres cherchent à déplacer plus profondément l’organisation des institutions. Leur force ne tient pas dans leur radicalité verbale, mais à leur capacité à transformer concrètement les rapports enter l’Etat, l’économie et la société.
On peut alors juger la puissance d’une idée à plusieurs critères :
sa capacité à améliorer réellement les conditions de vie,
son caractère innovant dans l’organisation des services publics,
et parfois aussi la confiance qu’elle accorde à la société elle-même. car certaines réformes ne consistent pas seulement à renforcer l’Etat, mais aussi à ouvrir des espaces d’autonomie collective, où la puissance publique est obligé de partager la gestion avec des formes d’organisation collectives et citoyennes.
Que propose réellement la gauche aujourd’hui ?
- Des places de crèche suffisantes.
- Des salaires dignes pour les métiers du soin et de l’éducation.
- Un accès aux soins sans endettement.
- La possibilité de vivre de son travail.
À Lausanne, par exemple, environ 700 personnes travaillent dans l’accueil parascolaire, souvent dans des conditions précaires.
Demander des conditions de travail dignes pour ces métiers serait donc une position « extrême » ? Demander que les personnes qui s’occupent des personnes les plus vulnérables de notre société, soient dignement payées, formées et ait des conditions de travail qui leur permettent de s’occuper des enfants de manière optimale?
Certaines de ces revendications auraient été considérées comme parfaitement modérées dans les programmes sociaux-démocrates des années 1970.
Conclusion
La progression de l’extrême droite ne passe pas seulement par les élections.
Elle passe aussi par les mots.
Lorsque l’extrême droite devient simplement « la droite »,
lorsque ses idées deviennent « des opinions comme les autres »,
lorsque les revendications sociales deviennent « radicales »,
alors le terrain politique s’est déjà déplacé.
Car le langage ne se contente jamais de décrire la réalité politique.
Il finit toujours par la fabriquer.
Cet article s’inscrit dans une série d’analyse que vous pouvez retrouver ici.
