Carnaval populaire et déter à Lausanne occupant la rue et illustrant le droit d’exister dans l’espace public

Le carnaval populaire et déter à Lausanne

Reprendre la rue : le sens politique du carnaval antifasciste

Le 28 mars 2026, Lausanne « accueillera » son carnaval populaire et déter.

Une fête, diront certain·es.
Une manifestation, diront d’autres.

Mais peut-être et surtout autre chose : une reprise de la rue.

Et cela, aujourd’hui, n’a rien d’anodin.

Car ce carnaval n’est pas neutre. Il est traversé par une culture politique, des pratiques, des mots.

Et parmi eux, un mérite une attention particulière de notre part : l’antifascisme dans l’espace public, en opposition au fascisme qui sature de plus en plus nos pensées et nos rues.

À qui appartient la rue ?

Ces dernières temps, une question revient de plus en plus souvent dans le débat public : faut-il demander une autorisation pour manifester ?

Posée ainsi, la question semble administrative. Presque technique.

Mais elle est en réalité profondément politique.

Car demander une autorisation, c’est reconnaître que l’espace public ne nous appartient pas pleinement. C’est accepter qu’un droit démocratique — celui de se rassembler, de s’exprimer, de manifester — puisse être conditionné.

Or, une démocratie vivante ne repose pas uniquement sur des procédures. Elle repose sur des pratiques.

Et historiquement, rappelons que les droits n’ont jamais été donnés. Ils ont été pris. C’est le sens même de la démocratie: elle nous appartient, parce que nous sommes la démocratie.

Et rappeler que le droit de manifester est inaliénable n’est jamais un luxe. L’excellent média indépendant Ragekit a crée une capsule sur ce sujet : https://www.instagram.com/p/DWMbic_CiOG

Le droit d’exister sans demander la permission

Ce carnaval n’est pas seulement une fête.

C’est une manière d’occuper l’espace autrement.
De suspendre, temporairement, l’ordre établi.

Mais aussi de le contester. Car le carnaval populaire et déter s’inscrit dans une tradition claire : celle des moments où le peuple reprend la rue sans en demander la permission.

Et dans ce moment suspendu, quelque chose apparaît.

Une inquiétude diffuse.
Une impression que certaines idées progressent, presque naturellement, dans l’espace public.

Comme dans La Peste d’Albert Camus :
au début, personne ne veut vraiment voir.
Puis les signes s’accumulent.
Et soudain, ce qui paraissait impensable devient banal.

C’est cela, peut-être, que nous ressentons aujourd’hui.

Et face à cela, le carnaval dit simplement : nous sommes là, et nous n’avons pas besoin de demander la permission pour exister collectivement.
Comme toute les manifestations artistiques ou sportives venant des classes populaires, il y a toujours une défiance institutionnelle et bourgeoise, comme la problématique est la même que celle soulevée dans mon article sur opul…

Un carnaval antifasciste, concrètement…c’est quoi?

Dire que ce carnaval est antifasciste, ce n’est pas coller une étiquette.

C’est décrire ce qu’il fait.

Il mélange les corps, les classes sociales, les cultures.
Il brouille les hiérarchies.
Il occupe un espace que certains voudraient contrôler, filtrer, normaliser.

En refusant que la rue soit réservée à certains usages, à certains corps, à certaines normes.

Et en cela, il s’oppose très concrètement à ce que portent les logiques fascisantes :

la séparation,
l’exclusion,
la hiérarchie des vies.

Un carnaval populaire,
c’est l’inverse d’une société qui trie.

L’antifascisme, une pratique avant d’être un mot

Aujourd’hui, le mot antifascisme est caricaturé, déformé, vidé de son sens.

Mais il ne désigne pas d’abord une identité. Il désigne une pratique exigeante. Comme la lutte contre les symboles persistants du fascisme dans notre société (voir l’article sur la lutte pour la révocation du doctorat honoris causa donné par l’UNIL au dictateur italien)

Celle qui consiste à refuser que la société bascule vers l’exclusion,
vers la désignation de boucs émissaires,
vers une vision du monde où certaines vies compteraient moins que d’autres.

Et cette pratique, on la retrouve précisément dans ce type d’événement.

L’amour de la res publica… ou chose publique

La République n’est pas qu’un mot gravé au pied d’une statue. Ce n’est pas un slogan. C’est la chose publique. Et par « chose », il faut comprendre « objet »… notre objet!

Un principe politique exigeant :

  • le bien commun,
  • l’intérêt général,
  • l’égalité des droits.

Mais surtout : la République n’existe que si des citoyen·nes la font vivre.

Et la rue fait partie de cette mise en mouvement, lorsqu’elle est ouverte, traversée, occupée, vivante. Défendre la République, ce n’est pas défendre un symbole.

C’est refuser que certaines vies valent moins que d’autres.
C’est refuser que l’espace public soit organisé autour de l’exclusion.

Et c’est exactement ce que fait, à sa manière, un carnaval populaire.

Un héritage qui dépasse les clivages

L’antifascisme n’appartient pas à un seul camp. Il n’est pas une exclusivité de la gauche.

Il devrait être le socle commun de toutes celles et ceux qui se réclament de la démocratie.

Car il y a une différence fondamentale : un désaccord politique peut opposer,
mais il ne détruit pas. Les logiques fascistes, elles, sont destructrices et mortifères, elles comportent en elles des notions telles que racisme, haine, ségrégations et souffrance.

C’est pourquoi défendre des espaces ouverts, vivants, conflictuels et non-violents — comme ce carnaval — n’est pas un caprice militant. C’est une nécessité démocratique.

Reprendre la rue, c’est faire vivre la démocratie

Le carnaval populaire et déter de Lausanne n’est donc pas un simple événement festif.

Il est une pratique politique. C’est une manière de dire que la démocratie ne se limite pas aux urnes.

Qu’elle se joue aussi dans les places, dans les cortèges,
dans les moments où l’on décide, collectivement, d’exister.

Reprendre la rue, ce n’est pas désorganiser la société.

C’est la remettre en mouvement. Comme l’eau qui circule évite de stagner,
la démocratie a besoin d’être brassée pour ne pas étouffer.

La question n’est donc pas de savoir si une manifestation est autorisée.

Mais bien de savoir ce que devient une démocratie où l’on doit demander la permission pour exister politiquement.

Car une rue totalement contrôlée est une rue silencieuse.

Et une démocratie silencieuse cesse, peu à peu, d’être une démocratie.

Elle devient autre chose : un espace ordonné, calme en apparence, mais vidé de ce qui fait la vie démocratique.

Et une démocratie sans voix
n’est déjà plus tout à fait libre.