Illustration symbolique du bouclier fiscal vaudois représentant la protection des privilèges fiscaux

Bouclier fiscal vaudois : protéger les riches, faire payer les autres

Quand le langage protège les privilèges

Le bouclier fiscal vaudois n’est pas seulement un mécanisme technique : c’est une construction politique portée par un récit. Notre rapport au monde est toujours « porté » par le langage.

Ce que l’on répète devient évident.
Ce que l’on dramatise devient urgent.
Ce que l’on euphémise devient tolérable.

Avant les chiffres, il y a les mots.

Et les mots ne sont jamais neutres.
Ils ne décrivent pas seulement la réalité : ils la cadrent, la hiérarchisent, la rendent acceptable ou scandaleuse.

Que ça soit dans la publicité ou les discours politique, ça me passionne: observer les formules, repérer les glissements et les tics de langage, écouter ce qui se répète jusqu’à devenir une vérité implicite et immuable.

Car avant les arbitrages budgétaires, avant les rapports techniques, avant les votes au Grand Conseil, il y a toujours une histoire racontée. Une trame narrative qui installe des idées sous-jacentes que l’on finit par intégrer sans les questionner.

Et ce narratif — largement globalisé — structure aussi le débat vaudois sur le bouclier fiscal. D’ailleurs Mme Dittli l’a répété sans cesse durant plusieurs campagnes (Conseil communal de Lausanne en 2016, Conseil d’Etat en 2022) et cela sans payer ses impôts dans le canton.

Trois éléments de langage reviennent en boucle et j’ai envie de partager cette réflexion avec vous :
1. La fiscalité serait un danger.
2. Le riche serait vulnérable.
3. Il faudrait le protéger.

Cela semble technique. Mais même la technique est construite de manière politique. C’est en réalité profondément narratif.

L’impôt : douleur visible, démocratie assumée

Soyons honnêtes : l’impôt est perçu comme douloureux. Et pas seulement perçu, pour la plupart d’entre nous, quand vient la lettre du canton, c’est la soupe à la grimace.

Il touche au revenu, donc à quelque chose d’intime.
Il est visible, notifié, formalisé. On reçoit une décision, un montant, une échéance. On le ressent.

Mais cette visibilité n’est pas une faiblesse.
C’est précisément sa force démocratique.

Parce qu’il est visible, l’impôt est débattu.
Parce qu’il est visible, il est voté.
Parce qu’il est visible, il est contrôlé.

Il appartient à l’espace public.

L’impôt progressif repose sur un principe simple :
les gros revenus contribuent davantage, les petits moins.

Ce n’est pas une punition.
C’est une architecture démocratique, la traduction institutionnelle d’un principe fondamental : la contribution doit être proportionnelle à la capacité contributive.

Autrement dit :
les gros payent gros,
les petits payent petit.

Et la redistribution n’est pas une abstraction idéologique. Elle est tout autant concrète que la déclaration d’impôts. Selon les données récentes relayées par la RTS, les aides sociales dans le canton de Vaud divisent le taux de pauvreté par trois.

Autrement dit : sans redistribution, la pauvreté serait massivement plus élevée. Ce n’est pas un slogan.
C’est un fait mesurable.

L’invisibilité stratégique de la TVA

Pendant que l’on dramatise l’impôt progressif, on parle beaucoup moins de la fiscalité indirecte.

La TVA, par exemple.

Elle est intégrée dans les prix, presque inaperçue elle ne fait pas l’objet d’une notification distincte.

Et c’est précisément ce qui la rend politiquement stable, c’est-à-dire peu controversée politiquement, parce qu’il est plus difficile de se mobiliser contre une charge diffuse que contre un impôt visible.

Or, la TVA frappe la consommation.
Et comme les ménages modestes consacrent une part plus importante de leur revenu à la consommation, elle pèse davantage sur eux que sur les plus aisés.

Ce déplacement — du visible vers l’invisible — est rarement explicité. Mais il est structurant.

On rend contestable ce qui est progressif.
On rend indolore ce qui est régressif.

Le champ lexical de la menace

Le débat autour du bouclier fiscal vaudois montre à quel point le vocabulaire utilisé structure notre perception de la fiscalité.

Mais, revenons au bouclier fiscal et écoutons les mots :

« enfer fiscal »
« pression insoutenable »
« fuite des contribuables »
« protection »
« bouclier »

Ce champ lexical appartient au registre de la guerre et du danger. On parle d’attaque, de défense. On parle d’exil. Parce que les riches sont mobiles, pas nous!

Le cadre narratif est posé :
L’impôt devient une agression.
La progressivité devient excessive.
La solidarité devient suspecte.

Il y aurait donc un ennemi. Qu’on ne nomme pas, mais qui se cache derrière l’impôt. Et dans ce récit, il faudrait protéger les plus exposés.

La vulnérabilité inversée

Qui est présenté comme vulnérable ?

Le riche. Jamais la retraitée qui peine à joindre les deux bouts, ni les familles mono-parentales.

On met en scène l’entrepreneur courageux.
Le créateur de valeur.
Le contribuable « écrasé ».

On parle d’histoires individuelles.
On parle de mérite.

On parle rarement de concentration du capital.
On parle peu d’héritage.
On évoque encore moins les rentes et les dynasties économiques.

Pourtant, les données fiscales montrent une forte concentration des hauts revenus et du patrimoine en Suisse.

La richesse est décrite comme fragile.
Comme mobile.
Comme prête à fuir.

Le débat se déplace.

On ne se demande plus :
«Quelle contribution est juste dans une démocratie ?»

On se demande :
« Comment éviter qu’ils partent ? »

Le centre de gravité change.

La fiscalité cesse d’être pensée comme un outil de justice sociale.
Elle devient un instrument de compétitivité territoriale.

On ne parle plus de solidarité.
On parle d’attractivité.

On ne parle plus d’égalité devant l’impôt.
On parle de concurrence entre cantons.

Que protège réellement le bouclier ?

Le bouclier fiscal plafonne l’impôt global (revenu + fortune) à 60 % du revenu net imposable.

Au-delà d’un certain niveau de richesse, la contribution cesse d’augmenter proportionnellement. Symboliquement, cela signifie qu’il existe un seuil au-delà duquel la solidarité est jugée excessive.

Le mot « bouclier » mérite d’être interrogé.

Un bouclier protège contre une attaque.

Mais ici, qui attaque qui ?

La démocratie fiscale serait-elle devenue une menace ?

Le rapport Paychère a mis en évidence des problèmes sérieux dans l’application du dispositif entre 2009 et 2021.
Des montants importants sont en jeu.
Suffisamment important pour qu’une enquête pénale soit ouverte. Et une commission d’enquête parlementaire a été refusée de peu.

Nous ne sommes pas face à une polémique idéologique.
Nous sommes face à un dossier institutionnel.

Et derrière la technique, il y a un choix politique.

Conclusion : reprendre le cadre

Le bouclier fiscal n’est pas qu’un mécanisme technique.

L’économie n’est pas une science exacte.
C’est une science humaine. Et comme toute science humaine, elle repose sur des choix, des hypothèses, des priorités. Donc, sur des décisions politiques qui doivent être discutées démocratiquement.

Le matraquage d’un narratif finit par produire des effets très concrets.
À force de répéter “enfer fiscal”, “pression”, “fuite”, “protection”, une idée s’impose : le canton devrait faire des économies. Il n’y aurait pas d’alternative.

Pourtant, les excédents comptables cumulés du Canton de Vaud s’élevaient à environ 6,095 milliards de francs fin 2018, selon des données relayées par le Centre patronal lui-même.
Autrement dit : les finances publiques ne racontent pas une histoire d’effondrement permanent. Elles racontent aussi celle de marges budgétaires importantes accumulées au fil des années.

Le contraste est frappant.

D’un côté, un discours de rareté.
De l’autre, des réserves substantielles.

Le bouclier fiscal est une construction symbolique autant qu’un dispositif fiscal.

Celui qui impose les mots impose le cadre du débat.

Si l’impôt est présenté comme une agression,
la solidarité devient excessive.

Si la richesse est présentée comme fragile,
l’égalité devient dangereuse.

La question n’est pas de savoir si l’impôt est agréable.
Il ne l’est pas.

Mais rappelons-le : l’impôt est paradoxalement plus douloureux pour celles et ceux qui ont le moins de marge, pas pour celles et ceux dont la contribution reste plafonnée.

La vraie question est donc simple :

Dans une démocratie, qui mérite d’être protégé en priorité ?

Repenser le bouclier fiscal vaudois, ce n’est pas punir la réussite.
C’est rouvrir un débat démocratique sur la justice fiscale, la redistribution et l’intérêt général dans notre canton.

Et refuser que le langage décide à notre place.

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