Le bel Uber se fait taper sur les doigts

LAUSANNE • Le Tribunal des prud’hommes de Lausanne a condamné une filiale d’Uber pour licenciement abusif. Une première qui rappelle une évidence : en Suisse, une application ne passe pas au-dessus du droit du travail.

Derrière la numérisation, la firme californienne a surtout réussi un coup de marketing : inventer un langage. Uber ne serait pas une compagnie de taxi, mais une « plateforme ». Les client·e·s ne seraient pas des passager·ère·s, mais des « utilisateur·trice·s ». Les chauffeur·euse·s ne seraient pas des salarié·e·s, mais des « partenaires », des « indépendant·e·s », des gens « sans patron ». On ne vendrait pas des courses : on « partagerait » des trajets. Et la ville « regorgerait d’énergie ». Changer les mots, espérer changer la réalité.

Sauf que la réalité est têtue. On monte dans une voiture. On paye un prix calculé selon un trajet. Ça porte un nom depuis longtemps : un taxi. Et pour casser les prix, il faut bien rogner quelque part. Uber n’a pas de puits de pétrole. Uber ne fabrique pas de voitures. Reste le poste le plus “ajustable” : le travail humain.

C’est là que la fable devient brutale. Quand une entreprise se présente comme « simple intermédiaire », elle tente surtout de se délester de ce qui coûte : protections sociales, sécurité, stabilité. Paiement à la tâche, pression par les notes, incertitude permanente. Une précarité organisée — avec une interface élégante.

En 2017, la CNA avait déjà considéré Uber comme employeur. Et puis, un beau jour, un chauffeur reçoit un SMS : « Votre compte a été fermé ». Traduction : dehors. Viré·e par message, comme on supprime un compte. Une vie de travail ramenée à un bouton.

Le Tribunal des prud’hommes n’a pas avalé le storytelling. Il a reconnu un rapport de travail relevant du travail sur appel. Autrement dit : organisation, dépendance, subordination — donc droit du travail. Et ce jugement peut faire date : un employeur ne renvoie pas une personne sans préavis parce qu’un algorithme a décidé qu’elle “performait” moins bien.

Ce n’est pas qu’une affaire individuelle. C’est aussi une question de concurrence loyale. Quand une multinationale contourne les charges, ce n’est pas de “l’innovation” : c’est une facture envoyée aux autres — d’abord aux travailleur·euse·s, puis à la collectivité. Les charges sociales ne sont pas un détail : elles financent des droits, pour toutes et tous.

Respect à ce chauffeur et à sa défense : en gagnant, ils ne remportent pas seulement un procès. Ils rappellent qu’on ne modernise pas un métier en retirant des protections. On modernise en renforçant la dignité du travail.


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