Selftombale : chronique de la solitude à l’ère du « self »
Par un matin d’automne, en me promenant derrière l’église d’un petit village, je distinguai deux silhouettes frêles découpées dans l’épais brouillard de la morne plaine vaudoise. C’était un couple de vieillards, que je connaissais comme on connaît ses voisins.
Main dans la main, ils se rendaient au cimetière pour y déposer un bouquet volumineux. Ces fleurs devaient certainement être destinées à quelqu’un de très important à leurs yeux. Triste à l’idée qu’ils avaient pu perdre un être cher, et peut-être par curiosité, je les observai avec tendresse.
Je les vis se pencher laborieusement pour orner une tombe bien entretenue, puis s’y recueillir quelques instants.
Ces deux vieux n’étaient pas sereins. Je décidai de m’approcher d’eux. Lorsque je fus suffisamment près de la tombe, je fis une étrange constatation : l’épitaphe n’était pas complète. Il manquait la date du décès.
Qui pouvait donc reposer ici, s’il n’y avait pas encore de date inscrite ?
Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je découvris que la dalle funéraire portait leur nom.
Interloqué par cette bizarrerie, la vieille me regarda avec tendresse et me raconta de sa voix douce :
« C’est normal, il s’agit de notre propre tombe. Nous n’avons pas eu d’enfant, nous avons vécu notre vie du mieux possible… surtout sans embêter nos voisins. Nous sommes seuls. On vient tant que nous sommes vivants. Personne ne se souviendra de nous… Après, on ne sait pas qui viendra. »
Cette histoire pourrait se passer n’importe où, mais pas n’importe quand. Elle est profondément inscrite dans notre époque.
Notre société individualiste a évacué le mot « solitude » de son vocabulaire : trop fort, trop menaçant, insupportable. Nous l’avons remplacé par un anglicisme stérile et inoffensif : le self.
On se prend en selfie, on mange au self-service, on achète dans le do it yourself, on scanne ses courses, on commande en ligne, on pratique le self-care.
Les relations sociales se dissolvent : plus de caissier, plus de vendeuse, plus de postière.
La solitude rôde. On se retrouve seul, dans l’indifférence générale — à l’exception, bien sûr, de la sienne. Celle qui nous pousse peut-être, un jour, à visiter nos propres tombes.
